Le train de 7h06 - Martin Bolden
Martin Bolden

Bonjour à vous, je suis Marty. Je travaille dans le monde de la finance depuis une dizaine d'années. Je dois vous avouer que c'est un travail extrêmement stressant. Au bureau, on organise régulièrement des 5 à 7, mais on se lasse vite de toujours avoir les mêmes conversations. C'est pourquoi j'ai eu envie de venir vous raconter mes petites histoires ici. Mais n'ayez craintes, les problèmes resteront au bureau. Ici ça ne sera que les bons côtés de mes journées !

Le train de 7h06

Le train de 7h06 - Martin Bolden

Le train de 7h06

Il pleut. Je me suis mis à l’abri sous l’auvent, étui à portable dans une main, mon journal dans l’autre en attendant que ça passe. Une foule de choses m’attendent au bureau : la réunion avec les fournisseurs, la livraison de courriers urgents au service comptable, mon entretien avec le patron, bref, je ne vais pas avoir le temps de souffler ! Mon train ne devrait pas tarder à arriver. En général, il est à l’heure. Je somnole un peu. La soirée d’hier a été bien arrosée et j’ai peu dormi.

Nous fêtions l’anniversaire de notre dernier. Toute la famille était là. Même les cousins de Thomas. 8 ans déjà ! Un vrai petit bonhomme. Quand je pense qu’il y a encore peu de temps, il commençait à peine à marcher. Camille, ma femme, était émue aux larmes au moment où il a soufflé ses bougies. Elle est dingue de notre fils. Et moi, je suis dingue d’elle. Voilà neuf ans que nous sommes mariés. Je crois que nous avons eu de la chance, elle et moi. Nous nous sommes rencontrés à la fac et depuis, nous ne nous sommes plus quittés. Nous étions faits l’un pour l’autre, disent nos amis. Même si nous avons eu des passages difficiles, nous nous aimons pour le meilleur et…

7h06. Mon train est là.

Une fois de plus, il est bondé ! Zut, pas de place. J’aurais voulu dormir un peu avant d’arriver au bureau… D’autant plus qu’une foule de choses m’attendent : réunion avec les fournisseurs, livraison courrier, entretien avec le patron, bref, je ne vais pas avoir le temps de souffler !  

Alors que je commençais à bougonner intérieurement, une femme aux rondeurs surprenantes se leva pour descendre, j’imagine, à la prochaine gare. Elle empestait le parfum bon marché et me dévisagea comme si elle m’en voulait d’être là au bon moment pour prendre sa place.

Je me suis assis, j’ai fermé les yeux et en une seconde à peine, je me suis assoupi.

La voix du contrôleur, réclamant avec agacement, mon billet, m’a brusquement réveillé. J’étais dans un rêve absolument délicieux : cocotiers, plage de sable blanc, eau cristalline, cocktail aux agrumes, Camille et moi enlacés…

J’ai consulté ma montre. 7h35. Encore vingt minutes de trajet.

La pluie n’avait pas cessé. J’ai esquissé une grimace en regardant par la vitre, et au moment où j’allais replonger dans mon voyage aux Bahamas, ou à Bora Bora, je l’ai vue. Là, juste en face de moi. Emmitouflée dans un manteau de laine gris, une écharpe noire autour du cou, de longues boucles blondes entourant son visage, elle était comme un ange sorti de nulle part. D’ailleurs, je fus étonné de ne pas l’avoir remarquée quand je suis monté dans le wagon.

Elle avait les yeux plongés dans un roman et semblait très concentrée sur ce qu’elle lisait. Elle n’était pas à proprement parler, belle, ni même sexy. Elle était terriblement gracieuse et d’une grande élégance.

Durant les quelques minutes qui me séparaient de l’arrivée à destination, je n’ai pas cessé de la regarder. Mais chaque fois qu’elle levait les yeux sur moi, je baissais les miens, tant j’étais troublé. Au bout d’un moment, qui me parut une éternité, elle m’a souri. J’ai répondu à son sourire, embarrassé. Ma journée commençait plutôt bien.

Elle est descendue à la gare suivante. Je ne l’ai plus jamais revue. Jusqu’à ce jour de juin…

Durant plusieurs semaines, quand je montais dans le 7h06, j’espérais tomber sur elle, je la cherchais du regard, je parcourais tous les wagons à la hâte pour ne pas la louper, mais mes espoirs furent vains.

Un matin, étant particulièrement en retard parce que mon réveil n’avait pas sonné (et Camille n’avait pas ressenti le besoin de me réveiller pensant que j’avais pris un jour de congé), j’ai foncé jusqu’à la gare pour prendre le 8h17 de justesse. Échevelé, mal rasé et de mauvaise humeur, je me suis mis dans un coin pour ne pas gêner le passage. J’allais ouvrir mon journal quand je l’ai aperçue à deux pas de moi, une fois de plus absorbée par sa lecture.   

Elle avait changé de coiffure. Ses cheveux étaient coupés courts et je la trouvais plus ravissante encore que la fois précédente. Dès qu’elle m’a vu, elle m’a dit bonjour, comme si elle était soulagée de me voir enfin. Mon cœur battait à tout rompre. Je l’ai regardée longuement, ému et affolé à la fois. 

Le destin fait bien les choses, la place à côté d’elle était vide.

C’est elle qui a parlé la première. J’étais surpris par son audace, mais content que ce soit elle qui fasse le premier pas. Nous avons passé une heure à bavarder, évoquant l’un et l’autre nos vies respectives. Un des plus jolis moments de mon existence. À compter de ce jour-là, nous nous sommes retrouvés tous les jours dans le train, jusqu’à ce que, fatalement,  nous nous donnions rendez-vous en ville pour partager un repas.

Voilà un an que nous nous voyons trois fois par semaine pour nous aimer dans l’enceinte d’une chambre d’hôtel ou dans l’appartement d’un de mes amis souvent en déplacement. Il nous arrive d’aller au cinéma ou de flâner le long de la rivière qui borde le centre-ville. Je suis devenu dépendant de cette femme étourdissante, et j’ai conscience de l’amour que je lui porte au détriment de ma famille qui s’interroge sur mes absences de plus en plus fréquentes. Mon mariage va un peu à la dérive, et Camille sent mon malaise.  Je ne sais plus où est ma vie. Si ce n’est dans les bras de ma belle voyageuse.

Mais les histoires d’amour finissent mal.

Elle m’a quitté quelques jours avant Noël. Elle souffrait de mon manque de courage. Je n’arrivais pas à parler à Camille. Je culpabilisais, je me haïssais, j'étais lâche et minable. J’étais furieux et à la fois désœuvré. Je me trouvais pathétique.

J’ai fait une dépression violente. Camille ne m’en a jamais rien dit, mais quelque part, je pense qu’elle savait. Elle m’a aidé à remonter la pente. Je lui en suis infiniment reconnaissant, car grâce à elle, j’ai repris goût à la vie.

Demain, nous partons en voyage. J’ai réservé un vol pour le bout du monde.

À Bora Bora.